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Les défis du droit à l’éducation en Afrique subsaharienne The challenges of education in Sub-Saharan Africa

     



Les défis du droit à l’éducation en Afrique subsaharienne The challenges of education in Sub-Saharan Africa
Les défis du droit à l’éducation en Afrique subsaharienne

BILOLO Dorcas 
 Doctorante en sciences juridiques et politiques à l’Université Mohammed V Souissi.                                
 
 
Résumé 
Cet article propose une analyse approfondie des obstacles entravant la réalisation du droit à l’éducation en Afrique subsaharienne. L’étude met en évidence les facteurs structurels, socioculturels et politiques qui compriment l’accès universel à une instruction de qualité dans cette région. La pauvreté généralisée, le manque d’infrastructures scolaires, les inégalités de genre entre filles et garçons et les carences des systèmes éducatifs sont passés au crible.
L’article montre que malgré des progrès sensibles grâce à la mobilisation des États, des politiques publiques renforcées restent indispensables pour espérer réaliser pleinement ce droit fondamental. Sur la base de cette analyse, des recommandations concrètes sont formulées.
Mots-clés : Droit à l’éducation - Afrique subsaharienne - Inégalités d’accès - Politiques publiques

Abstract
This article provides an in-depth analysis of the obstacles to realizing the right to education in sub-Saharan Africa. The study highlights the structural, socio-cultural and political factors that undermine universal access to quality education in this region. Widespread poverty, lack of school infrastructure, gender inequalities between girls and boys and shortcomings in education systems are all examined in detail.
The article shows that, despite significant progress thanks to the mobilization of governments, stronger public policies are still essential if this fundamental right is to be fully realized. Based on this analysis, concrete recommendations are formulated.
Keywords: Right to education - Sub-Saharan Africa - Inequalities in access - Public policies
 
 
I. Introduction générale
L’éducation est un droit humain fondamental, consacré par l’article 27 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948 et réaffirmé dans de nombreux pactes nationaux tels que la charte africaine des droits de l’Homme et des peuples de 1981. « Toute personne a le droit à l’éducation. (Charte africaine, art. 17, art. 25, 1981). Pourtant, en Afrique subsaharienne, l’effectivité de ce droit se heurte encore à de multiples obstacles. Cette région présente les taux de scolarisation les plus bas au monde et fait face à des défis immenses pour offrir à tous ses enfants, sans discrimination, un enseignement primaire et secondaire de qualité (Sall, 2020).
Les derniers rapports de l’UNESCO et d’ONG spécialisées comme Human Rights Watch dénoncent les faibles progrès réalisés dans la région en matière d’éducation. Malgré l’adoption des Objectifs de développement durable visant à assurer l’accès de tous à une éducation inclusive d’ici 2030, les disparités de scolarisation selon le genre, le milieu socio-économique ou le lieu de résidence demeurent criantes en Afrique subsaharienne. En 2019, le taux d’achèvement du primaire plafonnait à 68% et seul un quart des jeunes étaient scolarisés dans le secondaire[[1]]url:#_ftn1 .
Ces défis multiformes interpellent chercheurs et décideurs publics. Comprendre les dynamiques qui entravent la réalisation du droit à l’éducation dans cette région apparait indispensable pour identifier les leviers d’action prioritaires[[2]]url:#_ftn2 . Notre étude se propose d’apporter un éclairage scientifique rigoureux sur ces enjeux, à travers une analyse des obstacles structurels, socioculturels et politiques à l’effectivité de ce droit fondamental. Nous tenterons de répondre à la problématique suivante : quels sont les principaux facteurs qui permettent, limitent ou empêchent la réalisation du droit à l’éducation en Afrique subsaharienne ?
Pour ce faire, nous développerons notre analyse en deux points essentiels. Nous allons explorer d’abord l’évolution de l’éducation en Afrique subsaharienne en soulignant les défis rencontrés (I). Nous évaluerons enfin les changements en cours qui façonne  le paysage éducatif dans cette région(II).

I. Les entraves à l’éducation en Afrique subsaharienne

            En Afrique subsaharienne, l’évolution de l’éducation est le reflet d’un parcours marqué par les divers défis d’ordre structurel (A) et aussi liés à l’inclusion et l’égalité des sexes (B).

A. Les obstacles structurels limitant l’effectivité du droit à l’éducation

 
L’effectivité du droit à l’éducation en Afrique subsaharienne se heurte à de puissants obstacles d’ordre structurel, fortement ancrés dans le contexte socio-économique des pays de la région. Au-delà des proclamations solennelles sur le droit de tous les enfants à l’instruction, de profondes inégalités économiques et un manque chronique d’investissements publics dans le système éducatif empêchent sa pleine réalisation (Rodrigue, 2023).
Dans cette section, nous identifierons les principaux freins structurels à la scolarisation universelle en Afrique subsaharienne. Nous mettrons en évidence le rôle déterminant de trois facteurs clés : la pauvreté massive des ménages (a), l’insuffisance des infrastructures scolaires (b), et la persistance de frais de scolarité élevés malgré les politiques de gratuité théorique de l’enseignement primaire (c).
L’analyse rigoureuse de ces obstacles, à travers une mobilisation approfondie des données statistiques des organisations internationales, permettra de prendre la pleine mesure des défis structurels à relever pour garantir le droit effectif à l’éducation dans cette région. Elle mettra également en lumière les inégalités profondes qui grèvent l’accès à l’instruction des enfants issus des franges les plus défavorisées de la population.

a)La pauvreté massive des ménages

La pauvreté généralisée qui frappe les pays d’Afrique subsaharienne constitue indéniablement l’un des obstacles majeurs à la réalisation du droit à l’éducation dans cette région. Malgré une croissance économique soutenue depuis le début des années 2000, la pauvreté demeure massive et touche de plein fouet les conditions de vie des familles (Boutaleb, 2021).
Selon un rapport de la Banque Mondiale de 2020, entre 50% et 80% de la population en Afrique subsaharienne continue de vivre avec moins de 1,90 dollar par jour, soit près de 400 millions de personnes. Cette indigence massive a des conséquences dramatiques sur l’alimentation, la santé et l’éducation des enfants. La lutte quotidienne pour la survie conduit de nombreux parents à faire travailler leurs enfants dès le plus jeune âge pour compléter les maigres revenus du ménage[[3]]url:#_ftn3 . Dès 8-9 ans, les fillettes sont ainsi massivement mobilisées pour les tâches domestiques ou la garde de leurs jeunes frères et sœurs, tandis que les garçons sont employés aux activités agricoles[[4]]url:#_ftn4 .
Cette mise au travail précoce, qui prive chaque année des millions d’enfants de leur droit à l’instruction, est d’autant plus prégnante dans les zones rurales. Là, l’extrême pauvreté contraint presque systématiquement à la participation des enfants aux travaux des champs. Selon l’UNESCO, en 2019, moins de 60% des enfants des milieux ruraux d’Afrique subsaharienne achevaient l’école primaire, contre plus de 80% en milieu urbain[[5]]url:#_ftn5 .
Ainsi, tant que les revenus dérisoires d’une grande partie de la population ne permettent pas aux familles de subvenir à leurs besoins élémentaires, la réalisation universelle du droit à l’éducation restera un objectif illusoire. Des politiques énergiques de réduction de la pauvreté apparaissent comme un préalable indispensable à toute amélioration significative des taux de scolarisation dans la région.

b)L’insuffisance des infrastructures scolaires

Le manque criant d’infrastructures et d’équipements scolaires adéquats dans une grande partie de l’Afrique subsaharienne constitue un second obstacle de taille à la concrétisation du droit à l’éducation. Malgré les objectifs affichés d’éducation primaire pour tous, les politiques publiques peinent à suivre le rythme de la croissance démographique et à offrir les structures d’accueil nécessaires, notamment dans les zones rurales (Oumar, 2008).
En outre, les chiffres sont éloquents. D’après l’UNESCO, un quart des écoles primaires de la région ne disposait pas de salles de classe en dur en 2019. Des millions d’enfants étudient dans des conditions matérielles déplorables, sans tableau noir, sans manuels scolaires, parfois même sans pupitre. Le ratio d’élèves par enseignant dans le primaire atteint 48 pour 1, compliquant singulièrement la tâche pédagogique. En outre, l’éloignement géographique des écoles, avec des temps de trajet à pied dépassant une heure, dissuade de nombreux parents d’envoyer leurs enfants en classe[[6]]url:#_ftn6 .
Ces déficits en infrastructures scolaires affectent bien sûr en premier lieu les zones rurales. Mais même les villes connaissent une explosion de leur population scolaire sous l’effet de l’exode rural, ce qui sature les capacités d’accueil. Ainsi, le doublement prévu de la population en âge d’être scolarisée d’ici 2050 en Afrique, pour atteindre 750 millions d’enfants, laisse entrevoir un défi colossal en termes de construction et d’équipement d’établissements scolaires.
Sans un effort prolongé d’investissement dans les infrastructures éducatives de la part des États, soutenu par l’aide internationale, l’objectif d’éducation primaire universelle restera hors d’atteinte. L’insuffisance des locaux et des équipements compromet chaque jour le droit à l’instruction de millions d’enfants africains.

c)Le coût des frais de scolarité

Bien que la plupart des pays d’Afrique subsaharienne aient adopté le principe de gratuité de l’enseignement primaire disposé dans l’article 27 de la déclaration universelle des droits de l’Homme ainsi que l’article 12 de la charte africaine des droits et du bien-être de l’enfant 1990. La réalité du terrain montre que les frais de scolarité demeurent un obstacle financier majeur pour de nombreuses familles modestes. En effet, derrière l’affichage politique, les ménages doivent supporter nombre de coûts officieux qui grèvent lourdement le budget familial (Tom et Emmanuel, 2013).
Ainsi, malgré la gratuité théorique de l’école publique, les parents doivent s’acquitter de multiples frais annexes : achat d’uniformes, de fournitures scolaires, financement des activités périscolaires, etc. S’ajoutent à cela les dépenses de transport pour se rendre à l’école, qui peuvent s’avérer prohibitives dans les zones rurales. Au total, l’UNESCO estime que ces coûts officieux peuvent représenter jusqu’à 40% des dépenses des ménages les plus pauvres, là où même de faibles sommes pèsent lourd dans un budget contraint. Par conséquent, de nombreux parents renoncent à envoyer leurs enfants à l’école, faute de moyens pour assumer ces frais. Cela contribue aux faibles taux de scolarisation observés en Afrique subsaharienne, en particulier dans les milieux ruraux et chez les filles. Ainsi, derrière le principe universel du droit à l’éducation, la réalité économique des familles les plus démunies se révèle être un obstacle infranchissable[[7]]url:#_ftn7 , (Kandia, 2015).
Dès lors, un engagement financier accru des États apparaît indispensable pour couvrir la totalité des frais de scolarité et garantir la gratuité réelle de l’enseignement primaire. Des mesures d’accompagnement pour la prise en charge des frais annexes pourraient aussi être envisagées, afin que les barrières financières ne viennent plus compromettre l’instruction des enfants issus des milieux les plus modestes (Philippe, 2018).
Outre les obstacles structurels que sont la pauvreté, le manque d’infrastructures scolaires et les coûts financiers de l’éducation, les inégalités de genre inhérentes aux sociétés d’Afrique subsaharienne apparaissent comme un frein puissant à la réalisation effective du droit à l’instruction pour toutes les filles de la région.

B. Les inégalités de genre comme frein à la réalisation du droit à l’éducation

 
Au-delà des obstacles d’ordre structurel à la scolarisation universelle en Afrique subsaharienne, les normes sociales et culturelles profondément ancrées dans les rapports de genre freinent considérablement l’accès effectif des filles à l’éducation. En dépit des avancées juridiques sur l’égalité des sexes tels que le protocole à la charte africaine des droits de l’Homme et des peuples relatif aux droits des femmes 2003, la charte africaine de la jeunesse 2006 et la charte africaine des droits et du bien-être de l’enfant 1990, les inégalités dans l’exercice du droit à l’instruction entre garçons et filles demeurent flagrantes dans de nombreux pays de la région (Marie-France et all, 2022).
Dans cette section, nous mettrons en lumière la façon dont les constructions sociales et culturelles de genre entravent l’éducation des filles en Afrique subsaharienne. Nous analyserons dans un premier temps les moindres taux de scolarisation qui affectent les filles comparativement aux garçons (a). Puis nous examinerons comment les stéréotypes de genre et les mariages précoces contraignent l’accès des filles à l’instruction (b).
Cette analyse genrée permettra de mieux cerner les processus socioculturels qui, au-delà des discours sur l’égalité des droits, perpétuent une discrimination de fait dans la jouissance du droit fondamental à l’éducation pour des millions de filles d’Afrique subsaharienne.

a)Les moindres taux de scolarisation des filles

Malgré les progrès enregistrés depuis 20 ans, l’analyse des taux de scolarisation en Afrique subsaharienne révèle que les filles restent toujours moins nombreuses que les garçons à fréquenter l’école, particulièrement au niveau du secondaire. Au-delà des principes d’égalité des droits (protocole à la charte africaine, art. 12, 2003), ce constat traduit la persistance d’inégalités de genre profondément ancrées (Marie-France, 2023).
Ainsi, les statistiques de l’UNESCO pour l’année 2019 font apparaître un écart significatif dans les taux d’achèvement du primaire : 64% pour les filles contre 71% pour les garçons. Cet écart se creuse encore davantage dans l’accès à l’enseignement secondaire, où les taux plongent à 20% pour les filles contre 27% pour les garçons. Même si la tendance globale est à la réduction progressive de ce fossé, près de 9 millions de filles en âge d’aller au collège ne sont toujours pas scolarisées dans la région[[8]]url:#_ftn8 .
Pourtant, de nombreux pays ont adopté des cadres législatifs garantissant l’égal accès à l’instruction des filles et des garçons. Dès lors, le décalage persistant dans les chiffres de scolarisation révèle que des facteurs culturels et sociaux continuent de faire obstacle, dans les faits, à la pleine réalisation du droit des filles à l’éducation. En dépit des avancées juridiques, les mentalités peinent à évoluer vers une réelle égalité (Ousmane, 2023).
Par conséquent, des efforts prolongés de sensibilisation apparaissent indispensables pour transformer les mentalités et les pratiques éducatives discriminatoires qui maintiennent les filles à l’écart de l’école. L’objectif du plein accès des filles à l’éducation ne pourra être atteint sans un changement en profondeur des normes sociales de genre.

b)Les stéréotypes de genre, mariages précoces

Au-delà des écarts dans les taux de scolarisation, les stéréotypes de genre véhiculés au sein des sociétés d’Afrique subsaharienne et les pratiques traditionnelles comme les mariages précoces des filles constituent des entraves puissantes à leur instruction. En effet, dès leur plus jeune âge, les filles se voient assigner des rôles genrés qui les maintiennent à l’écart de l’école (Christelle, 2022).
Ainsi, la division sexuée du travail les cantonne dès 8-9 ans à des tâches domestiques ou agricoles qui les empêchent de poursuivre leur scolarité. Les mentalités et croyances populaires considèrent souvent l’éducation des filles comme futile puisque leur rôle principal sera d’être épouse et mère[[9]]url:#_ftn9 . Dès lors, faire fréquenter l’école aux filles apparaît comme une perte de temps et d’argent pour des parents aux faibles ressources.
S’ajoute à cela le phénomène des mariages précoces qui prive chaque année des millions de filles de leur instruction. En Afrique subsaharienne, plus d’une fille sur trois est mariée avant 18 ans selon l’UNICEF, parfois dès l’âge de 10 ans. Ce mariage forcé les conduit immanquablement à abandonner l’école pour se consacrer à leur foyer[[10]]url:#_ftn10 .
Ainsi, les stéréotypes de genre associant les filles à la sphère domestique conjugués aux pratiques traditionnelles du mariage des enfants sapent insidieusement la réalisation de leur droit à l’éducation. Des efforts prolongés apparaissent donc nécessaires pour déconstruire ces schémas culturels qui perpétuent la déscolarisation des filles (Christelle, 2022).
Face à ces obstacles multiformes entravant la réalisation du droit à l’éducation, en particulier pour les filles, les politiques publiques menées ont permis des avancées réelles mais encore insuffisantes vers la scolarisation primaire universelle en Afrique subsaharienne.
II. La mise au point essentielle pour garantir l’accès à l’éducation
Relevé les défis qui perdurent tels que la qualité, l’équité et l’intégration technologique  demande un engament continu des gouvernements et des parties concernés pour garantir l’évolution de l’éducation en Afrique subsaharienne (A). En surpassant les défis et en adoptant  des approches innovatrices, on peut concéder à sa jeunesse l’éducation nécessaire afin de stimuler le progrès (B).

A. Le rôle positif mais insuffisant des politiques publiques

 
Face à l’ampleur des défis, les autorités des pays d’Afrique subsaharienne et les organisations internationales ont déployé des politiques actives visant à favoriser l’accès de tous à l’éducation. La généralisation de l’enseignement primaire gratuit, la construction d’écoles ou les campagnes de sensibilisation ont permis des progrès significatifs vers la scolarisation universelle. Néanmoins, en dépit de ces avancées réelles, les interventions publiques se heurtent encore à des limites qui compromettent leur pleine efficacité.
Dans cette section, nous analyserons plus précisément le rôle nuancé des politiques publiques d’éducation. Nous mettrons d’abord en lumière les progrès accomplis grâce à la mobilisation des États africains et de la communauté internationale (a). Puis nous examinerons les lacunes et insuffisances qui obèrent encore l’impact de ces mesures (b). Cette analyse permettra de mieux cerner les défis toujours pendants en matière de réalisation effective du droit à l’instruction en Afrique subsaharienne.

a)Progrès réalisés grâce aux politiques éducatives

Sous l’impulsion des Objectifs du millénaire puis du développement durable prônant l’éducation primaire pour tous, les pays d’Afrique subsaharienne ont mis en œuvre des politiques volontaristes qui ont permis des avancées notables vers la scolarisation universelle. Bien que des défis immenses demeurent, ces mesures témoignent d’une réelle prise de conscience des enjeux et d’une mobilisation accrue en faveur du droit à l’instruction.
Ainsi, la plupart des États de la région ont adopté des lois établissant la scolarité obligatoire telles que la loi organique n°02/2011/OL du 27 juillet 2011 portant organisation de l’éducation au Rwanda et la loi cadre n°14/004 du 11 février 2014 de l’enseignement national en République Démocratique du Congo. Parallèlement, ils ont massivement investi dans la construction d’écoles, le recrutement d’enseignants et la formation d’inspecteurs scolaires. S’y ajoutent des mesures d’accompagnement comme la distribution de manuels, de cantines ou de bourses pour les plus démunis (Rodrigue 2023). L’UNESCO estime que les dépenses publiques d’éducation ont plus que doublé en pourcentage du PIB entre 1999 et 2012[[11]]url:#_ftn11 .
Grâce à cet effort prolongé, le taux de scolarisation dans le primaire en Afrique subsaharienne est passé de 52% à 77% entre 1990 et 2015. Même si tous les enfants ne vont pas au bout de leur scolarité, ces chiffres traduisent une amélioration réelle de l’accès à l’école primaire. Des campagnes de sensibilisation des communautés, souvent soutenues par des ONG, ont également favorisé le changement des mentalités, notamment sur l’éducation des filles.
Ainsi, en dépit des défis persistants, l’action publique a permis des progrès tangibles vers la réalisation du droit à l’instruction. Cette mobilisation doit être saluée et encouragée, malgré les limites qui demeurent.

b)Limites et lacunes des interventions publiques

Nonobstant les résultats tangibles, l’impact des politiques éducatives en Afrique subsaharienne reste entravé par des obstacles multiformes qui limitent leur pleine efficacité.
Tout d’abord, le financement de l’éducation demeure largement insuffisant au regard de l’explosion démographique et des besoins immenses dans la région. Selon un rapport de l’UNESCO de 2019, combler le déficit de financement nécessiterait 53 milliards de dollars supplémentaires par an. Or les budgets nationaux peinent à suivre cette progression exponentielle des effectifs scolaires. Même quand les crédits augmentent, ils servent souvent à la quantité plus qu’à la qualité de l’enseignement.
S’ajoute à cela des problèmes majeurs de gouvernance qui sapent la bonne utilisation des fonds alloués. La corruption, le clientélisme ou le manque de formation des administrateurs obèrent l’efficacité des dépenses engagées. Les enquêtes d’ONG révèlent ainsi que près de 30% des financements destinés aux écoles primaires n’arrivent jamais à bon port.
Par ailleurs, en dépit du principe d’égal accès à l’instruction, d’importantes disparités persistent dans les taux de scolarisation. Les enfants des milieux ruraux et des bidonvilles, ainsi que les filles, restent sous-représentés, notamment dans le secondaire. Les stratégies mises en place peinent à résorber ces inégalités.
Ainsi, pour espérer réaliser pleinement le droit à l’éducation, un engagement financier accru doit s’accompagner d’une amélioration de la gouvernance des systèmes éducatifs nationaux. Des politiques mieux ciblées sur les populations marginalisées apparaissent aussi indispensables.
Au terme de cette analyse des obstacles entravant la réalisation du droit à l’éducation en Afrique subsaharienne, il apparaît indispensable de formuler des recommandations pragmatiques pour aider les décideurs à consolider les politiques publiques et renforcer l’effectivité de ce droit fondamental.

B.Vers un renforcement de l’effectivité du droit à l’éducation

 
Au terme de cette analyse des obstacles entravant l’accès à l’éducation en Afrique subsaharienne, il apparaît indispensable de formuler des recommandations pragmatiques pour aider les décideurs à consolider les politiques publiques et renforcer l’effectivité de ce droit fondamental.
Cette dernière section visera donc à proposer des pistes concrètes d’action aux niveaux national et international pour faire reculer les différents facteurs limitant la réalisation du droit à l’instruction dans la région. Nous structurerons ces recommandations en trois axes principaux.
Tout d’abord, nous présenterons des mesures pour lutter contre les inégalités d’accès à l’éducation qui frappent encore de nombreuses catégories d’enfants (a).
Puis nous formulerons des propositions pour améliorer la gouvernance des systèmes éducatifs nationaux (b).
Enfin, nous préconiserons des moyens d’accroître de façon significative les financements en faveur de la réalisation universelle du droit à l’instruction en Afrique subsaharienne (c).

a)Les mesures pour lutter contre les inégalités d’accès à l’éducation

Bien que des progrès aient été accomplis, de fortes disparités subsistent dans l’exercice du droit à l’éducation selon le genre, le milieu social ou le lieu de résidence. Des politiques ciblées apparaissent nécessaires pour lutter contre ces inégalités qui frappent les populations les plus marginalisées.
 
Tout d’abord, un effort conséquent doit être fourni en faveur de la scolarisation des filles. Des campagnes de sensibilisation au niveau communautaire sont à mener sur le long terme pour déconstruire les stéréotypes de genre décourageant l’instruction féminine. L’exemple du Malawi est éclairant, où ce type d’intervention a permis de faire grimper le taux de scolarisation des filles de primaire de 76% à 83% entre 2010 et 2016.
 
Par ailleurs, des mesures incitatives peuvent être déployées comme la distribution de repas à l’école, de fournitures scolaires ou de vélos pour encourager les familles à scolariser leurs filles. L’Éthiopie a par exemple fourni 72 millions de manuels scolaires à des élèves du primaire, améliorant l’assiduité des filles.[[12]]url:#_ftn12
 
S’agissant des enfants des milieux ruraux, la construction d’écoles de proximité et le développement de transports scolaires subventionnés sont à encourager. L’exemple du programme gouvernemental ougandais de fourniture de bus scolaires gratuits dans les campagnes a permis d’y multiplier par 9 le taux de scolarisation secondaire.
 
Par conséquent, des politiques éducatives mieux ciblées sur les populations défavorisées apparaissent comme un levier essentiel pour résorber les inégalités d’accès à l’instruction et tendre vers son universalisation.
 

b)Recommandations pour améliorer la gouvernance des systèmes éducatifs

Au-delà du manque de financements, l’efficacité des politiques éducatives est sapée par des problèmes de gouvernance qu’il convient de résoudre.
 
Tout d’abord, le renforcement des capacités par la formation initiale et continue des administrateurs permettrait d’améliorer la gestion des systèmes éducatifs. Au Kenya, des formations obligatoires des responsables scolaires sur la planification et la gestion budgétaire ont amélioré l’allocation des ressources.
 
Par ailleurs, accroître la transparence et la redevabilité est indispensable. Des audits réguliers des dépenses, l’implication des associations de parents d’élèves et des médias permettraient de lutter contre la corruption. Le Ghana publie désormais en ligne la répartition des budgets éducatifs par district, limitant les détournements de fonds.
 
Enfin, le pilotage des systèmes gagnerait à s’appuyer sur des données probantes. Le développement de la collecte de données et de la recherche éclairerait la prise de décision publique. Au Rwanda, le recueil annuel de statistiques scolaires a permis d’ajuster les constructions d’écoles aux zones de forte croissance démographique.
 

c)Recommandations pour accroître les financements en faveur du droit à l’éducation

Résorber les immenses besoins en éducation en Afrique subsaharienne nécessitera un engagement financier prolongé de la part des États et de la communauté internationale.
Les gouvernements devront ainsi accroître de façon pérenne la part des budgets publics alloués au secteur éducatif. L’objectif devrait être a minima 20% des dépenses publiques, seuil fixé lors du Forum Mondial sur l’Éducation de Dakar en 2000. Or en 2019, seuls 9 pays de la région consacraient plus de 15% de leur budget à l’éducation selon l’UNESCO. L’augmentation des financements nationaux, même dans un contexte économique contraint, doit devenir une priorité.
Par ailleurs, l’aide internationale revêt un rôle crucial. Le Partenariat Mondial pour l’Éducation, qui rassemble bailleurs de fonds publics et privés, a déjà octroyé 2,6 milliards de dollars à l’éducation en Afrique subsaharienne en 2017. Ce soutien déterminant mérite d’être considérablement élargi pour combler le déficit de financement estimé à 53 milliards de dollars chaque année dans la région selon l’UNESCO.
Ainsi, conjuguée à une amélioration de la gouvernance des fonds alloués, une mobilisation financière exceptionnelle s’impose pour espérer relever le défi de la scolarisation universelle en Afrique subsaharienne. L’enjeu fondamental du droit à l’éducation pour tous doit devenir une priorité de développement aussi bien pour les pays africains que pour la communauté internationale.

Conclusion générale

Au terme de cette analyse approfondie des obstacles entravant la réalisation du droit à l’éducation en Afrique subsaharienne, force est de constater que les défis immenses posés par l’effectivité de ce droit fondamental sont loin d’être relevés.
L’examen rigoureux mené dans cette étude a permis de mettre en lumière la façon dont des facteurs structurels, socioculturels et politiques se conjuguent pour comprimer l’accès universel à une instruction de qualité. La pauvreté généralisée, le manque d’infrastructures, les stéréotypes de genre et les carences des systèmes éducatifs continuent d’entraver les efforts vers la scolarisation primaire pour tous.
Certes, grâce à la mobilisation des États et de la communauté internationale, des progrès sensibles ont été enregistrés depuis 20 ans en matière de scolarisation primaire. Pour autant, des politiques publiques renforcées et mieux ciblées restent indispensables pour espérer tendre vers la pleine réalisation du droit à l’éducation.
Les recommandations détaillées dans cette étude visent à fournir quelques pistes pour aider les décideurs dans ce but. Un engagement financier accru, l’amélioration de la gouvernance des systèmes éducatifs et la lutte contre toutes les formes d’inégalité d’accès constitueront des priorités déterminantes.
À n’en pas douter, relever le défi de l’éducation pour tous en Afrique subsaharienne représentera encore un combat de longue haleine. Pourtant, investir dans le savoir et les compétences des nouvelles générations reste sans conteste la voie privilégiée pour bâtir un avenir meilleur sur ce continent.
 
 
Références
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-   DE HERDT Tom et KASONGO Emmanuel (2013), La gratuité de l’enseignement primaire en RDC : attentes et revers de la médaille, cahiers africains, numéro spécial 82, 217-40.
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-  Loi cadre n°14/004 du 11 février 2014 de l’enseignement national en République Démocratique du Congo.
-  Loi organique n°02/2011/OL du 27 juillet 2011 portant organisation de l’éducation au Rwanda.
-   NANA KUINDJA Rodrigue (2023), Qualité de la gouvernance, profondeur financière et inégalités d’accès à l’éducation en Afrique subsaharienne, revue économie, gestion et société, Vol1, N°40, p.2.
-    Protocole à la charte africaine des droits de l’Homme et des peuples relatif aux droits des femmes 2003.
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[[1]]url:#_ftnref1 UNESCO. « Rapport mondial de suivi sur l’éducation 2019 : Migration, déplacement et éducation : bâtir des ponts, pas des murs », UNESCO Digital Library, https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000367435, 436 p, (consulté le 01/07/23).
 
[[3]]url:#_ftnref3 Banque mondiale. « Rapport 2020 sur la pauvreté et la prospérité partagée : Questions fréquentes ».
[[4]]url:#_ftnref4 ILO, « Les activités des enfants en Afrique subsaharienne : les enseignements des enquêtes sur le travail des enfants en Afrique de l’Ouest ».
[[5]]url:#_ftnref5 UNESCO, 2019, op.cit.
[[6]]url:#_ftnref6 Ibid.
[[7]]url:#_ftnref7 ULPGL. “Rapport sur l’abandon de la scolarisation dans le Nord-Kivu.”, (consulté le 04/08/23).
[[8]]url:#_ftnref8 UNESCO, « L’UNESCO et l’égalité des genres en Afrique subsaharienne », 107p. http://uis.unesco.org/fr/topic/education-en-afrique, (consulté le 05/08/23)
[[9]]url:#_ftnref9 UNESCO, “Education for All 2000-2015: Achievements and Challenges.” https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000369007.
[[10]]url:#_ftnref10 Unicef France. « 130 millions de filles et de femmes africaines sont mariées dans leur enfance », Unicef France, 2018, (consulté le 05/08/23).
[[11]]url:#_ftnref11 Afrique Renouveau Online. « Afrique : le dur parcours vers les objectifs du développement », Nations Unies, août 2010,
[[12]]url:#_ftnref12 Rapport annuel : évaluation prospective de l’appui  du PME à l’éducation  au niveau des pays, Éthiopie, 2018.
الاربعاء 3 يناير 2024




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