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De la difficulté d'accès du chercheur à des milieux clos. Le cas des convertis marocains au protestantisme évangélique


     



De la difficulté  d'accès du chercheur  à  des milieux clos.
Le cas des convertis marocains au protestantisme évangélique
 
 El Houari SETTA (Enseignant/chercheur Université Hassan 1er- Settat- Maroc
 
            Cette contribution se propose de soulever certaines difficultés que rencontre le chercheur marocain, débutants comme expérimentés, pour accéder au milieu des convertis marocains au protestantisme évangélique. Elle s'appuie sur quelques années d’investigation au cours desquelles j'ai mené une enquête de terrain (des entretiens directs) avec un certain nombre de convertis pour vérifier la validité et la pertinence des certaines hypothèses qui circulent à propos du phénomène de la conversion religieuse en générale et du phénomène de la conversion des marocains au protestantisme évangélique en particulier, et partant delà produire une connaissance savante[[1]] .
 
En abordant notre expérience, notre objectif n'est pas de se vanter d'avoir réussi  là ou d'autres chercheurs ont échoué pour réaliser leurs enquêtes[[2]] . Il s'agit pour nous, d'abord, de faire le point sur les difficultés rencontrées pour accéder à des milieux clos, comme c'est le cas des convertis marocains au protestantisme évangélique; ensuite, il s'agit de s'arrêter sur les contraintes relatives au temps pour réussir à construire un échantillon représentatif et réaliser des entretiens qui portent sur les biographiques individuelles des enquêtés.
Enfin, il s'agit d'expliciter la stratégie empruntée et la souplesse dont nous étions contraint d'avoir avec les enquêtés, notamment lorsqu'il semblait nécessaire comme cela était notre cas, pour réaliser les entretiens et collecter les données, et partant delà saisir le phénomène.
 
Pour en juger en connaissance de cause, enquêter dans un milieu clos et hostile à tout chercheur  considéré, supposé ou perçu  comme étant appartenant à une société qui les renie et qui leur refuse injustement de leur accorder un droit humain reconnu universellement[3] nécessite, en pastichant Di Trani[4] , plus de "voies détournées" que de mise en œuvre des approches puisées dans la boite à outils des pratiques de recherche de terrain[5] .          
 
Il conviendrait de signaler que nous n'avons pas ici la prétention de remettre en cause le perfectionnement, la rigueur et la fiabilité  des techniques d’enquête reconnues et partagées par les chercheurs de terrain ou de prétendre leur impeccabilité. Loin delà.  Notre objectif est de s'arrêter sur quelques difficultés qui nous apparaissent comme inhérentes à l’objet étudié (le phénomène de la conversion religieuse des marocains au protestantisme évangélique) et induite par le contexte de recherche (nous allons y revenir).
Aussi, nous n’avons pas ici l’ambition d’apporter des recettes toutes faites pour celui ou celle qui veut réaliser une enquête sur ce phénomène et sur ses acteurs. Notre but est d’offrir des éléments de réflexion qui pourraient permettre aux chercheurs soucieux de méthodologie, mais doté d'une double identité, marocaine et musulmane, de réfléchir aux  stratégies d’enquête pour ajuster leurs matériaux d'enquête, pour passer « d’une connaissance moins vraie à une connaissance plus vraie »[6] .           
 
Dire que certains terrains et certains milieux sont difficiles que d'autres pour y accéder et collecter des données "apparaît de bon sens". D'ailleurs, Bizeul[7] note que certains terrains peuvent être considérés "plus difficiles que d'autres, parce que plus risqués, plus perturbants, plus coûteux en temps, plus aléatoires quant aux résultats (…) de terrains qui comportent des situations de danger physique, des antagonismes sociaux et politiques, des enjeux moraux exacerbés"[8].
           
Toutefois, si la difficulté reste, et ceci selon l’usage que l’on fait,  "une notion subjective" et que chaque chercheur "en développe sa propre conception en fonction de son expérience de la recherche, de sa connaissance préalable du terrain, de ses capacités d'adaptation et de ses dispositions sociales"[9] , il n’empêche de dire  qu’il y'a des difficultés propres à notre objet. D'ailleurs si certains chercheurs, déçus et sans savoir à quel saint se vouer, furent contraints d'abandonner leurs enquêtes au bout de quelques temps, et ce malgré leurs tentatives de contourner tous les obstacles, c'est  parce que les chances d'accéder à ce milieu ont été nulles.
           
Certains vont rétorquer qu'il faut relativiser l'idée du milieu difficile d'accès ou clos. Tout dépend des modalités d'approche et d'enquête que le chercheur met en place pour y accéder.  La preuve en est que certains milieux furent considérés, au départ, par certains chercheurs comme étant fermés et impénétrables[10] , mais ils ont, néanmoins,  réussi à se faire accepter et, partant delà, collecter des données pour valider leurs hypothèses de départ. Ils se sont même parvenus à nourrir un permanent courant d'études et de recherches.
 
            Cet argument appelle, selon nous, une remarque fondamentale qu'il est difficile d'ignorer. Abstraction faite des comptes rendus simples et simplistes de certains journaux (nous allons y revenir), comment expliquer l’absence totale d’études empiriques savantes sur les convertis marocains au protestantisme évangélique ou à d'autres croyances?
 Est-ce que cette absence est due au manque d'intérêt des chercheurs marocains (sociologues/ politologues, etc) pour  cet objet? A supposer même qu'il y a un manque d'intérêt, il resterait à se demander, ce qui est légitime, est-ce que cette attitude est due au refus de légitimer un objet de recherche suscitant rejet et condamnation ou bien à une sorte d'auto-censure à l’égard d’un phénomène stigmatisé et décrié  par l’Etat, la société et les médias?
A cela s’ajoutent d’autres questions. Faut-il expliquer cette absence par le fait, comme certains le pensent, que le phénomène n’a pas une existence réelle et visible, mais qu’il s’agit d’une fiction créée par les médias ? Ou bien faut-il interpréter cela par la crainte d’être accusé de contribuer à la construction médiatique d’un phénomène qui n’a d’existence réelle que dans l’imaginaire de certains christianophobes ?
 
            D'abord cette absence s'explique, selon nous, par l'objet lui-même. La conversion au protestantisme évangélique en tant qu'objet, faut-il le rappeler, est  considéré juridiquement[11] , socialement et culturellement condamnable[12] et cette difficulté est inhérente à l’objet étudié.  Le chercheur, doté d'une double identité, marocaine et musulmane, est toujours perçu par le converti, soit comme étant un informateur de police, soit il se fait passer pour l'œil de l'inquisiteur de la société.
 
Mais, qu’est ce qu’il peut y avoir de spécifique par rapport aux autres phénomènes, tels que la conversion des marocains sunnites au chiisme ou au Bahaїsme[13],  ou bien au phénomène de l’homosexualité masculine, qui sont considérées aussi comme étant des objets/terrains juridiquement, socialement et culturellement condamnable? La différence réside d’abord dans le rapport hiérarchique que le Marocain Musulman, comme d’ailleurs tous les musulmans, entretient avec les prescriptions et les interdits religieuses, ensuite dans les représentations sociales d’un certains nombre de  phénomènes chez la société marocaine.  
 
Si l’on s’arrête sur le phénomène de la conversion des marocains au chiisme, il faut dire qu’il s’agit d’un phénomène  qui s’opère à l’intérieur de l’Islam. Certes, les convertis peuvent tomber sous le coup de l’article 220 du code pénal et devenir aux yeux de leurs ex-coreligionnaires des exclus de la communauté sunnite malékite, mais il n'en demeure pas moins qu'ils restent toujours considérés comme des musulmans. Et si la majorité des marocains chiite préfèrent dissimuler leur appartenance au chiisme et exercer clandestinement leur foi pour échapper aux persécutions,  certains affichent ouvertement leur appartenance au chiisme et s’activent pour  visibiliser le chiisme et gérer son image[14] sans craindre les pouvoirs publics ou les brimades de leurs ex-coreligionnaires. C’est le cas par exemple de leur leader au Maroc, Hajotolislam Driss Hani[15] .
 
Pour ce qui est de l’homosexualité masculine, il est répandue chez certains aujourd’hui que c’est une pratique étrangère au monde musulman, voire une perversion occidentale que certains tentent d’importer dans nos chastes contrées. L’Islam, certes, interdit l'homosexualité et la considère comme un vice et une turpitude, mais  à vrai dire elle était pratiquée par les différentes couches sociales musulmanes et honorées dans la culture arabo-islamique[16] . Le témoignage du  juriste et théologien syrien du 14ème siècle  Ibn Kathir (1301-1373) dans son traité historique Albidaya wa Anihaya est intéressant puisqu'il  déplore que l’homosexualité touche “la majorité des rois et des princes, mais aussi les commerçants, les gens ordinaires, les écrivains, les ouléma et les juges, sauf ceux que Dieu a voulu préserver de ce vice”.  Il en va de même pour l’historien égyptien du 15ème siècle Al Maqrizi (1364-1442) qui témoigne qu’à son époque “l’homosexualité était si répandue que les femmes devaient s’habiller en hommes pour avoir grâce aux yeux de leurs prétendants”[17] .
 
Pour dire les choses autrement, l’homosexualité, qui est encore répandue de nos jours ici et là, reste une pratique qui fait partie de « l’intolérable tolérée » chez la société marocaine. L’homosexuel est, certes mal vue, voire honni par certains, mais sans qu’il soit excommunié de la communauté musulmane ou empêché du point de vue juridique et social  d’exercer son droit à se marier, à fonder une famille ou à hériter.
Plus encore, ils sont, vu qu'ils sont conscients du stigmate qui les entoure et de "la légitimité de leur cause", plus ouverts au chercheur. Collaborer avec le chercheur, est une occasion pour eux qui leur est offerte pour "changer la vision péjorative des homosexuels"[18] . Bref, l'accès à ce milieu est plus facile. En outre, le chercheur, pour mener une enquête empirique, a le choix de passer  soit par le haut (les portes parole officiels) soit d'accéder directement aux homosexuels. Il suffit juste d'être armé d'instruments d'investigation propre éprouvés.
 
 
Voilà ce qui explique en partie la possibilité d’accessibilité à ces milieux, trouver des enquêtés à interroger et collecter les données. Les homosexuels marocains, à titre illustratif, sont, contrairement aux convertis au protestantisme, visibles et localisés. En plus, ils affichent leur identité  homosexuelle et revendiquent leur reconnaissance et leur droit à la différence[19] .
 
            S'agissant du converti au protestantisme, il est considéré comme un traître ayant choisit d'adhérer au camp des héritiers  du monde chrétien, qui par le passé a tenté de christianiser les musulmans, mais en vain. Il est, aussi, considéré  comme un renégat qui par son choix légitime le discours religieux de l’Occident dominant. Sans parler de la conversion de Mohamed Abdeljalil en 1928 au catholicisme[20] , le Dahir berbère de 1930 reste encore dans la mémoire collective. Au-delà de l’esprit de ceux qui l’élaborèrent, le Dahir fut interprété comme l’expression de la volonté de la France et de l’Eglise d’évangéliser les marocains.
 
            Ensuite l'absence d'études s'explique  par l'invisibilité des acteurs  de ce milieu et leur refus d’afficher leur identité religieuse. Contrairement aux convertis occidentaux à l'Islam qui affichent leur conversion religieuse et participent à la gestion de l'Islam[21] , les convertis marocains au protestantisme évangélique dissimulent, autant que faire se peut, tout signe qui les rende visible. Et à l’inverse de certains convertis Kabyle algériens qui s’affiche publiquement leur conversion[22] , les marocains agissent généralement dans la clandestinité vu les peines qu'encourent sans parler des brimades de leur milieu social et de leur crainte d'être désignés à la vindicte publique.
L'invisibilité,  limite, donc, toute marge de manœuvre du chercheur pour accéder à ce milieu.
           
Mais il est à préciser que ce constat vaut également pour certains convertis suisses, notamment les convertis suisses à l'Islam, et ce malgré les spécificités propres du paysage socioculturel et religieux de la Confédération Helvétique[23] . Dans une enquête que nous avions menée à ce propos, nous avons rencontré tant de difficultés pour entrer en contact avec certains d'entre eux. Deux raisons sont avancées par cette catégorie. Il s'agit, d’abord, de leur vie privée, ensuite ils ne veulent que personne ne sache qu'ils se sont convertis à l'Islam de crainte de perdre leur rang social. 
 
            Loin de considérer les protocoles d'enquêtes partagés par les chercheurs qui pratiquent l'enquête de terrain comme étant inefficaces et qu'ils doivent être mis au placard, notre propos a cependant pour seul but de relativiser leur fonctionnalité et leur utilité pour celui ou celle qui veut accéder à des acteurs qui refusent d'ouvrir le terrain à l'enquêteur. Les manuels de méthodes "soulignent, en règle générale, la nécessité de préparer l'entrée sur le terrain par une quête d'informations de toute sorte" et qu'"une telle préparation est censée, d'une part, permettre de mieux cerner, au moins provisoirement, les personnes et les lieux significatifs du terrain à investir, et partant d'opérer les premiers choix d'observation "[24] . Nécessaire et incontournable tant du point de vue théorique que méthodologique, certes, mais toute la difficulté pour le chercheur est d'accéder à des individus invisibles,  non localisées et hostiles à tout intrus, comme c'est le cas des marocains convertis au protestantisme évangélique.
Il est à noter à ce propos que les deux "gages" proposées par Boumaza et Compana[25] ne permettent pas au chercheur de contourner les obstacles d'accès vu les caractéristiques propres de l’objet.
 
S'il est admis que les enquêtes les mieux fondées empiriquement sont celles qui reposent sur  le face à face (enquêteur/ enquêté) et l’interaction entre enquêteur et enquêté, etc, force est de dire que la marge de manœuvre du chercheur marocain travaillant sur ce milieu est presque limitée.
Le recours aux relais institutionnels (responsables des lieux de culte/ portes parole des convertis) pour maximiser la chance d’accès aux convertis est presque inutile au moins pour deux raisons. La première, c'est qu’ils ne fréquentent pas les lieux de culte officiel; la deuxième, il n'y a pas de porte parole ou de représentant déclaré. Surgit, alors, la question suivante: où prient-ils, donc, ces convertis ? Il faut dire qu’ils s’arrangent entres eux pour à la fois organiser des rencontres et pratiquer leur foi.
           
            Si l'on part du constat suivant que les savoirs et les discours sur le phénomène au Maroc aujourd'hui ne manquent pas et qu'il existe tant d'informations qui circulent sur ces acteurs, sur leurs activités et sur la vitalité du mouvement "d'évangélisation des marocains", il est toutefois légitime de discuter à la fois de l'approche du phénomène adoptée par certains ‘chercheurs’ et de l'exploitation des données supposées fiables et collectées à partir du terrain.
 
             La lecture de BELLAJI (A), pour ne citer que ce « chercheur »[26] , souffre d’un déficit de scientificité. Pour dire les choses autrement, sa lecture fait fi des normes scientifiques reconnues et partagés par la communauté scientifique[27] . Au lieu d'opérer la distinction entre l'éthique de la  profession et de la vocation du savant et celles du politique, comme nous le propose M Weber[28] , il s'institue comme étant  le gardien du temple.   Sa démarche d'analyse tend plus vers des mises en garde contre les tentatives de "christianisation des marocains" et des conseils pour les gestionnaires du sacré pour faire fasse "aux visés des chrétiens", que vers une analyse scientifique avec ses règles et ses interdits pour enrichir le savoir scientifique et saisir le phénomène.
 
            La question qui se pose maintenant est de savoir quelle est la stratégie que le chercheur doit adopter pour accéder à ce milieu, et partant delà appréhender cet objet? De notre point de vue,  seule la méthode, qu'on peut appeler, "la méthode de proche en proche et la méthode de bouche à oreille " qui permet d'accéder à ces acteurs. Cette stratégie consiste à solliciter un converti, à condition d'avoir d'abord la chance de le rencontrer par hasard, avec qui la confiance était déjà établie, de vous présenter un converti et ainsi de faire la chaîne. En somme, l'accès dépend du succès de la combinaison de ces modes d’accès.
            Quoi de neuf vont dire certains si il est admis que le chercheur qui enquête en milieu difficile doit « jongler entre impératifs méthodologiques et réalité du terrain »[29]  ? 
 
Rencontrer un converti fortuitement ne veut nullement dire que la "bataille est gagnée". Le chercheur doit soigneusement mobiliser tous les arguments pour séduire le converti et le convaincre des enjeux scientifiques de l'enquête. Et là tout dépend de du bon vouloir du converti. Le chercheur peut être enchanté comme il peut être désenchanté.
 
Supposons que le converti est acquis à la cause de l'enquêteur, ce dernier doit, avant que l'enquête proprement dite ne commence, négocier la date, le lieu, etc, sans chercher à "s'imposer aux imposants"[30] . Dans ces moments, le chercheur doit se plier "aux diktats" imposés par l'enquêté. Pourquoi? Parce que le chercheur, du point de vue des rapports de force se trouve dans une position "d'imposant". Pour dire les choses autrement, il doit se soumettre autant que faire se peut pour une raison très simple: l'offre de la parole de l'enquêté
A cela, il convient d'ajouter qu'entre la première prise de contact avec l'enquêté, la négociation et le début du déroulement de l'enquête, le chercheur doit s'armer de patience et résister pour ne pas abandonner son travail. Il faut reconnaître que cela est fort coûteux en terme de temps. Il arrive parfois d'attendre, avant que l'enquête proprement dite ne commence, des jours et des semaines pour avoir l'accord de principe de l'enquêté.
Avoir l'accord de principe ne veut pas dire que l'enquêté est acquis une fois pour tout.  Il arrive parfois qu'il se ravise à la dernière minute ou bien qu’il disparaîsse dans la nature.
Certains vont dire que  tout dépend du savoir-faire et de doigté de l'enquêteur. Certes, cela compte beaucoup,  mais on peut s'interroger sur les prédispositions du chercheur à attendre des jours et des semaines pour avoir, si la promesse obtenue est tenue, son premier rendez-vous avec l'enquêté.
 
A propos de la collaboration des enquêtés pour faciliter l'accès du chercheur à d'autres convertis, tout dépend du bon vouloir de l'enquêté avec qui la confiance est établie et le bon vouloir de son coreligionnaire.
           
            A ces difficultés s'ajoutent d'autres. Citons au moins la sélection de l’échantillon et la prédétermination des catégories des enquêtés. Il faut reconnaître qu'il est difficile de pallier à ces deux difficultés. Le chercheur n'a aucun choix, il doit se contenter de ce que lui présente celui ou celle qui a déjà honoré sa promesse de collaboration.
 
Au-delà de ces difficultés, il conviendrait de mentionner les effets induits sur toute enquête sur les convertis par la contrainte du traitement médiatique de "l’évangélisation des marocains". Lorsque l'on lit et relit la presse écrite[31] , tout ce qui a pu être écrit sur le phénomène, le constat que l'on peut faire est le suivant:
1) au lieu de présenter les faits,  elle véhicule des interprétations, souvent erronées, de la réalité de la conversion et de ses acteurs[32];
2) elle fabrique une représentation sociale assez éloignée de la réalité et renforce les préjugés sur le mouvement "d'évangélisation des marocains" [33] ;
3) elle fait des raccourcis stéréotypés qui affaiblissent l'appréhension du phénomène (l'exploitation des misérables ou des désoeuvrés à la recherche du confort matériel);
4) elle livre une analyse plus politique et religieuse de la dangerosité du "mouvement évangélique";
5) elle stigmatise tantôt le laxisme du gouvernement tantôt les gestionnaires du sacré face à un adversaire ayant mis en place de nouvelles formes d’encadrement des consciences;
 
      A vrai dire, avec une telle masse d'informations à forte charge émotionnelle, apologétique et hargneuse, le traitement médiatique du phénomène par la presse écrite provoque des réactions chez le protestant évangéliste marocain et chez le musulman marocain. Pour ce qui est du musulman marocain, la presse conforte ses préjugés et renforce davantage son mépris et son antipathie à l'égard des "apostats/traîtres". S’agissant du converti, elle le pousse à développer un sentiment de peur et de crainte vu les peines qu’encoure et les brimades auxquelles il peut être exposés. Ainsi, le converti, ayant le sentiment  d’être rejeté dans  l’indignité et mis à l’écart par le jugement de la société et de l’Etat ainsi que de la presse, est  contraint de vivre sa nouvelle croyance dans la clandestinité, voire se terrer afin d’échapper à tous  les risques qui le guette. 
      Comment, donc, rencontrer des individus socialement stigmatisés et recueillir leurs voix pour saisir la pluralité de leurs expériences et remettre en cause les schémas normatifs et idéologiques qui façonnent le regard ordinaire ou savant?  La tâche est très difficile pour le chercheur marocain pour accéder aux convertis, et partant delà  appréhender le phénomène pour y voir plus claire et analyser le contexte socioreligieux marocain et le changement du croire d'une catégorie de  marocains.
 
[[1]] Les résultats de notre enquête seront publiés prochainement.
[[2]]   Je pense particulièrement à DIRECHE (Karima), historienne, chargée de recherche au CNRS qui m’a avoué d’avoir autant de difficultés pour accéder à ce milieu, et ce malgré son recours aux différents protocoles d’enquête, lors d’une discussion au colloque international organisé par l'Université Hassan II Mohammedia,  la Faculté des Sciences Juridiques, Economiques et Sociales, Ain Sebaâ, le Laboratoire Interdisciplinaire Société et Economie, et le Centre Jacques Berque le 09 et 10 2010 sous le thème"Sciences sociales et monde arabe".
[[3]] A savoir le droit d’épouser une autre religion que celle qui est reconnue comme la religion officielle de l’Etat ou celle de la majorité des concitoyens, de pratiquer librement sa religion  et  d’afficher son identité religieuse, sans craindre d’être poursuivie en justice. Rappelons que le Maroc a ratifié depuis 1979 le pacte international relatif aux droits civils et politiques qui stipule dans son article 18 que : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites ».
[[4]] Di Trani (Antonella), "Travailler dans les lieux sensibles. Quand l'ethnographie devient suspecte" in "Les politiques de l'enquête. Epreuves ethnographiques", Ed La Découverte, 2008, p 256
[[5]] BOUMAZA (Magali), CAMPANA (Aurélie) notaient qu'au-delà du "travail de légitimation de nouveaux objets de recherche par le biais d’enquêtes soucieuses de rendre compte de la réalité de terrain, on remarque que les chercheurs en sciences sociales questionnent les stratégies d’enquêtes a fortiori quand le terrain ne se laisse pas aisément   « approcher », « apprivoiser ». Il en va ainsi des zones de conflits, les espaces dangereux, violents (ghettos, camps de réfugiés), mais aussi les populations marginalisées et/ou stigmatisées. Ces contextes de recherche peuvent particulièrement retenir notre attention dans une perspective de science politique. Pour plus de détails voir "Enquêter en milieu difficile", R.F.Sc.P, 2007, Vol 57, pp 5-25,
[[6]] P. Bourdieu, J-C. Chamboredon et J-C. Passeron, "Le métier de sociologue", Ed  Mouton, Paris, 1983, p. 20
[[7]] BIZEUL (Daniel), "Que faire des expériences d'enquête? Apports et fragilité de l'observation direct", R.F.Sc.P, 1/2007, Vol 57,  pp 69-89
[[8]] BIZEUL, op.cit
[[9]] BOUMAZA  et CAMPANA. Les deux chercheuses vont plus loin en considérant que « la difficulté est donc avant tout fonction des perceptions et relève d’une labellisation qui peut paraître artificielle ». Op.cit
[[10]]  Sans être exhaustif, citons les travaux qui se sont réalisés sur les milieux d'extrême droite européenne
[[11]] L’article 220 du code pénal indique que « quiconque employant des moyens de séduction dans le but d’ébranler la foi d’un musulman ou de le convertir à une autre religion » sera puni « d’un emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende de 100 à 500 dirhams ». Voir le code pénal relatifs aux infractions relatives à l’exercice des cultes in « Code pénal, incluant les modifications introduites par les lois n° 03-03, 07-O3 et 24-03 »,
[[12]] Il est à rappeler que le Coran fait référence à l’apostasie dans plusieurs de ses versets. Le prophète Mohamed dit "Celui qui change de religion, tuez-le". Sur la base des ver­sets coraniques et du hadith du prophète, les Fuquaha prévoient la mise à mort de l'apostat « après lui avoir accordé un délai de réflexion de trois jours. S'il s'agit d'une femme, certains légistes préconisent de la mettre en prison jusqu'à sa mort ou son retour à l'islam. Il faut y ajouter des mesures d'ordre civil: dissolution du mariage de l'apostat, séparation de ses enfants, ouverture de sa succession, privation du droit successoral. L'apostasie col­lective donne lieu à des guerres. Le sort réservé aux apostats est alors pire que celui réservé à l'ennemi. Pour plus de détails, voir Aldeeb Abu-Sahlieh (Sami), « L'impact de la religion sur l'ordre juridique, cas de l'Égypte,  non-musulmans en pays d'islam », Éditions universitaires, Fribourg, 1979
[[13]] Le Bahaїsme a été fondé par le Persan Mirzâ Husayn 'Alî (1817 -1892) en 1863 1. Ce nom est dérivé du surnom donné à son fondateur  Bahá'u'lláh « Gloire de Dieu » ou « splendeur de Dieu ». Le Bahaïsme est la religion des disciples de Baha Allah, inspirée du Babisme, doctrine perse du XVIIIe siècle. Elle est l'une des plus jeunes religions puisqu'elle remonte à 1863. Son objectif est d'unifier les peuples de la Terre quelles que soient les nations, les cultures ou les ethnies. Elle est un syncrétisme avec différents rites, comme tous les 19 jours la lecture de passages de la Bible, des Evangiles et du Coran. Tous les ans, les croyants jeûnent du 2 au 21 mars. Parti de Perse, le Bahaïsme est aujourd'hui très présent en Inde, en Afrique et aux Etats-Unis. Son temple de New-Delhi est célèbre pour son architecture en forme de lotus géant. La croyance Bahai est résumé par le concept des trois unités : unité de Dieu, unité de la religion, unité de l’humanité
[[14]] C’est le cas de l’association Attawassoul à Al Hoceima, Al Inbiaat à Tanger et Al Ghadir à Meknès
[[15]] Voir son interview accordée au journal Maroc Hébdo du 25-07-2005
[[16]] Voir entre autre EL-ROUAYHEB (Khaled), "L’amour des garçons en pays arabo-islamiques", Ed EPEL, 2010, Traduit de l’anglais par KIJEK (Dimitri)
[[17]] Voir  CHEBEL (Malek), "Le dictionnaire amoureux de l’Islam", Editions Plon, 2004
[[18]] Le propos est de Samir Barkachi, membre de l'association Kif kif
[[19]] Association Kif Kif/ Adresse électronique
[[20]] Il prit le nom de Jean Mohamed Abdeljalil. En 1929, il entra dans l’ordre franciscain. Il devenait prêtre en 1935
[[21]]   Voir entre autres ALIEVI (Stefano), "Les convertis à l'Islam: Les nouveaux musulmans d'Europe", Ed l'Hamatton, 1998
[[22]] Nombre de reportages, parfois sur des stations radiophoniques et chaînes publiques, dans lesquels les convertis s’expriment ouvertement sans craindre personne. Citons entre autre le reportage réalisé par Djaouida Azzoug, journaliste de la chaîne III de la radio nationale algérienne diffusé le 05/02/2008
[[23]] Individualisation, pluralisme religieux et ouverture du marché des valeurs et des croyances. Pour plus de détails, voir CAMPICHE (Roland Jean), sous la direction, "Croire en Suisse", Collectif, Ed l'Age d'Homme, 1992
[[24]] Girod (Michaël)/ Gottraux (Philippe), Op.cit
[[25]] Pour plus de détails, Op.cit
[[26]] Professeur universitaire de sciences politiques et d'études islamiques
[[27]] Voir entre autre sa lecture du phénomène, si l’on peut parler de lecture, dans le quotidien arabophone  Al Masae du 02-04-2010, p 10
[[28]] In le Savant et le politique
[[29] Boumaza/Compana, Op.cit
[[30]] Chamboredon (Hélène), Pavis (Fabienne), Surdez (Muriel) et Willemez (Laurent), "Simposer aux imposants. A propos de quelques obstacles rencontrés par des sociologues débutants dans la pratique et l'usage de l'entretien", in Genèse, 16, 1994, pp 114-132
[[31]] Voir, entre autres, le Journal hebdomadaire, «Les marocains chrétiens » du 8 au 14 janvier 2005, l’hebdomadaire arabophone Sawt Al Haq, « Des marocains sur le chemin de la Croix », N° 17 du  15-01-2005, le quotidien Aujourd’hui le Maroc «Silence, on christianise! »,  n° 854, 11-03-2005  celui du  16-05-2005, celui du 26-05-2005 et celui du 01-09-2005, le quotidien Le Matin du Sahara, «Les messagers du Christ sont parmi nous » du 15 mars 2005, l’hebdomadaire Tel Quel, « Jésus Superstar », n° 176 du 14 mai 2005»,  le quotidien   An-Nahar  al-Maghribia du   31/12/ 2005
[[32]] L’hebdomadaire arabophone Sawt Al Haq, en emboîtant le pas à ses confrères, consacre un dossier à ce phénomène. Ainsi, l’un des collaborateurs à ce dossier écrit d’entrée de jeux que : « Le Maroc n’échappe pas, lui aussi, à ce venimeux mouvement.  L’Eglise a mobilisé une armée de missionnaires pour le monde musulman, y compris le Maroc (…) plus que huit missions religieuses s’est installée à Casablanca, Marrakech, Agadir, Essaouira, Rabat, Salé, Tanger, Fès, Oujda….; et c’est à partir de ces villes qu’elles vont opérer », « Des marocains sur le chemin de la Croix », N° 17 du  15-01-2005
L’un des collaborateurs du quotidien Aujourd’hui le Maroc se demande si : « le Christianisme représente-t-il une réelle menace pour la société marocaine? La réponse n'est pas du tout évidente. Certes, le nombre de Marocains convertis au Christianisme ne dépasserait guère les 1.000 personnes, selon les chiffres les plus optimistes avancés par certains missionnaires à la suite de quelques "visites d'observations" effectuées au Maroc et relatées sur des sites Internet. Toutefois, toujours selon les mêmes sources, ce chiffre a quasiment triplé en l'espace de cinq ans environ. Et justement, là est le problème ». Sa réponse, le moins que l’on puisse dire, illustre bien un sentiment partagé par nombre d’observateurs, à savoir que le christianisme de conversion représente effectivement une réelle menace pour la société marocaine, Aujourd’hui le Maroc du 11-3-2005
L’un de ses confrères, pour renforcer d’avantage ce sentiment,  affirme que : « Diverses régions du Royaume sont la cible d’un vaste mouvement d’évangélisation. Ces groupes dont les méthodes sont variées, se servent parfois des instituts d’enseignement supérieurs comme base qui leur permettent de tisser leur toile. L’université Al Akhawayn d’Ifrane et l’Ecole supérieure Roi Fahd de traduction de Tanger sont deux instituts où les missionnaires opèrent en toute liberté », Rachid Abbar , « Évangélisation : offensive sur les campus », Aujourd’hui le Maroc du 26- 5-2005
            L’un des collaborateurs du quotidien arabophone An-Nahar al-Maghribia, en s’appuyant sur des sources du Ministère de l’intérieur,  donne le chiffre de 45000 convertis,  mais sans pour autant donner plus de précision, du 31 décembre 2004,  p 1
[[33]]url:#_ftnref33 A titre d’exemple, les rédacteurs du Journal hebdomadaire, en choisissant un titre le moins que l’on puisse dire provocateur pour la couverture du  numéro 190 « Les marocain chrétiens », affirment que le phénomène « tend à prendre de l’ampleur dans notre pays  » et avancent le chiffre de 7000 convertis marocains au protestantisme évangélique Younes Alami, Ali Amar, Aboubaker Jamaï  et Mouad Rhandi in « Des marocains sur le chemin de la croix », Le Journal Hebdomadaire, op.cit, p 17

الجمعة 13 ماي 2022


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